Echarpe rouge

J’étais bien, vautrée sur mon lit à écouter La Fouine quand ma mère m’a appelée :

«  Julia, va voir mamie, elle tousse. Apporte-lui du sirop. »

J’ai soupiré, pris le flacon dans mon sac à dos et accepté qu’elle me glisse en plus la poubelle au bras. Sur le palier, elle m’a encore crié : «  et ne traine pas en route ! » Dans l’ascenseur, ça sentait le chien mouillé et j’ai compris qu’Ulis était allé faire un petit tour avec son maître. Je me suis regardée dans la glace cassée qui fait comme une balafre. J’ai un peu ébouriffé mes cheveux noirs que la main de ma mère avait aplatis ; j’ai trouvé mon teint blafard, j’ai remis un peu de rouge. Les copines m’appellent la Blanche Neige du B2. D’ailleurs, devant la porte d’entrée, j’ai du pousser les nains qui étaient occupés à échanger des images sur les escaliers.

J’ai enfoncé mon nez dans mon écharpe rouge. Au loin les immeubles disparaissaient dans la brume. Le vent faisait danser les feuilles. Cette fois, j’allais lui obéir, à ma mère, car dehors, il faisait trop froid pour s’attarder.

Pendant que je marchais me revenaient en tête ses recommandations, comme : « Ne parle pas aux inconnus » Ma mère, elle ne connaît rien à la vie. Si je parle aux gens, ils ne resteront pas longtemps des inconnus ! Et puis je pense que c’est justement quand tu arrêtes de regarder droit devant toi que la vie devient intéressante. Tu remarques les fleurs qui poussent dans le bitume et les gens assis par terre. Je connais beaucoup de gens dans ma cité, des gens dont ma mère n’a pas idée, pour elle c’est comme s’ils faisaient partie du décor. Par exemple madame Rose, celle qui se promène partout avec son caddie ou Didi, celui qui parle tout seul, mais comme tout le monde croit que c’est à son portable, on le remarque pas.

Je suis passée devant le bloc C. C’était dimanche et tous les commerces étaient fermés. Il y avait juste le bar PMU où s’entassent ceux qui veulent échapper à leurs ogresses de femmes. J’en ai vu trois, ronds comme des cochons, assis sur leurs grosses fesses. L’amour, c’est toujours une histoire de nourriture. Ma mère, elle me dit souvent : « fais attention aux hommes, c’est facile pour une fille de se faire bouffer par eux ». Quand elle dit ça, je me bouche les oreilles et je pense à autre chose, parce que je sais qu’à coup sûr, elle va me parler de mon père. C’est vrai qu’à la cité, faut se méfier et apprendre à qui faire confiance. Les petits mecs,  quand ils sont en bande, ce sont des loups alors que tout seuls, de vrais agneaux !

J’ai croisé Fleur et ses deux méchantes sœurs ; elles sont plus âgées, ne pensent qu’à leur maquillage et leurs fringues et leur mère leur colle la petite dans les pattes pour assurer la surveillance. Fleur est tellement gentille, j’espère qu’elle pourra un jour trouver quelqu’un qui la sortira de là. J’ai échangé un sourire avec elle avant de continuer ma route.

J’ai tourné à droite et là, ça n’a pas loupé, je suis  tombée sur Kamel, la mèche sur l’œil et les mains dans les poches. Kamel, je crois que je le connais depuis la maternelle. A cette époque, il était tout petit, tout discret, et boutonneux comme un crapaud. L’an dernier, il est parti un an au bled pour aider à construire la maison de sa famille. Quand il est revenu, c’était plus le même. Maintenant, il est plus grand que moi d’une tête, les filles rigolent bêtement quand il passe et il est devenu le chef d’une bande qui a une assez sale réputation.

Ma mère n’aime pas Kamel, elle trouve qu’il se la joue avec sa bande qu’elle appelle sa meute. Elle m’a défendu  de lui parler. Là, quand je l’ai vu, j’ai eu une sensation à la fois agréable et désagréable : le cœur qui s’emballait et la gorge qui se serrait. Mais j‘ai tâché de me tenir droite et de filer.

– Salut, Julia, tu vas où, comme ça ?

– Chez ma grand-mère, pourquoi ?

Ça l’a fait marrer.

– T’es un vrai petit chaperon rouge, alors !

– Si tu veux.

Là, je me suis sentie rougir.

– Je peux venir avec toi ?

J’ai haussé les épaules en regardant mes pieds mais j’avais le cœur qui faisait grosse caisse et envie de chanter. Il m’a accompagnée un bout de chemin et nous n’avons rien dit. On a traversé le grand boulevard en faisant attention aux voitures qui éclaboussaient les passants.  Je suis arrivée en vue de l’immeuble de mamie. Il est moins haut que le nôtre, et juste à côté du cinéma. Du coup, Kamel s’est mis à parler du dernier film qu’il a vu. Je lui ai répondu que les litres de sang qui coule et  les créatures gélatineuses, c’était pas trop mon style et ça l’a fait rigoler.

J’ai sonné trois fois ; c’est le code car mamie est un peu parano, elle n’ouvre pas à n’importe qui. Kamel a dit :

– Bon, je t’attends là, alors.

J’ai fait oui, oui, sans en croire un mot et j’ai grimpé les escaliers vers le second étage. Mamie était encore de plus mauvaise humeur que d’habitude. Elle a grogné que je devais enlever mes chaussures mais j’ai dit que je ne restais pas. J’ai attendu qu’elle ait fini de se plaindre du voisin qui met sa musique trop fort, des éboueurs qui la réveillent le matin et du chat du voisin qui pisse sur son paillasson. Elle m’a fait goûter un gâteau mais il était brûlé. Je lui ai tendu le sirop et je lui ai dit de bien se soigner.

Malgré moi, j’espérais que Kamel serait encore là. A ma grande surprise, il était resté, à jouer avec son portable. Il m’a adressé un grand sourire et on s’est remis à marcher côte à côte sur le chemin du retour, en prenant l’allée des peupliers à moitié nus. La nuit commençait déjà à tomber doucement. Sa main frôlait la mienne.

– Julia…

– Mmmm…

– T’es trop belle, tu sais.

Quand il a dit ça, j’ai haussé les épaules, mais en vrai une flamme m’a réchauffé le ventre.

– Tu te moques de moi ?

Ses doigts ont attrapé mon écharpe et il m’a attirée vers lui, comme on tient un cheval rétif par les rênes. Je me suis retrouvée la tête levée vers lui.  Je n’avais jamais remarqué que dans ses yeux, il y avait des cristaux de pierres précieuses.

– Oh que non !

Avec une douceur que je ne connaissais pas, il est venu plus près et ses lèvres ont trouvé les miennes. C’était chaud et si émouvant que j’en aurais pleuré. Après, je suis restée longtemps dans ses bras, prisonnière volontaire, et le brouillard était comme un cocon protecteur.  J’avais aucune, mais aucune envie de rentrer chez moi et j’avais plus froid du tout.  Fallait d’abord que j’arrête de sourire, sinon ma mère allait se douter de quelque chose !

Un loup comme ça, moi je veux bien me faire dévorer toute crue !

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