Chaussure

Sur le bord de la nationale B12 on rencontre deux chaussures d’hommes jetées sur le bas-côté, à une centaine de mètres de distance. Ce sont des chaussures de prix, élégantes, bien cirées, en cuir façon crocodile, presque neuves.

Il a calculé rapidement : «  en partant à midi, j’y serai avant la nuit. » Avant la nuit avancer dans le sable, puis laisser les vagues embrasser ses pieds meurtris ; regarder l’horizon longtemps, s’asseoir enfin seul face à l’immensité. Tout doucement laisser le ciel s’assombrir, les derniers promeneurs s’en retourner, les lumières de la côte s’allumer.

Puis il est sorti de son bureau, sans se retourner et sans saluer personne, avec  pour compagne  cette seule pensée: « je n’y retournerai plus jamais. ». Cette décision a effacé des mois de boule au ventre, de gorge nouée, de tempes battantes, de mâchoires serrées. Une fois dans sa voiture, déjà à l’abri, il a desserré sa ceinture, jeté à l’arrière veston et cravate, démarré et pris la direction de l’autoroute.

C’était étrange de se rendre là-bas seul et sans bagages mais quelque chose, comme une pulsion de vie et de désir retrouvés, le poussait à y aller, tout de suite. Il se sentait ivre de bonheur d’avoir trouvé une troisième alternative au dilemme qui depuis des mois lui torturait les tripes : s’écraser encore ou lui faire la peau, à cette crapule.

Ouvrant sa fenêtre en grand, il poussa un cri de victoire, de soulagement et de joie. Puis il chercha une musique pour l’accompagner, trouva une rengaine des années 60. Chanta à tue-tête. La pensée des autres, tête baissée et front soucieux au-dessus de leurs dossiers pendant que l’autre garde-chiourne rodait comme un vautour, cherchant une victime pour soulager ses nerfs, lui renvoya un trait de flèche en plein cœur. Mais il chassa cette image, s’imagina plutôt le petit restaurant où il dînerait ce soir et la charmante aubergiste qu’il reverrait.

Mais quelque chose le freinait encore dans ses rêveries.

Ses chaussures.

Ces horribles choses en croco, pointues au bout, brillantes de cirage, comme des cercueils qu’il traînait depuis des mois, pour faire chic, avoir l’air crédible, classe. Une fois arrivé, il les balancerait dans une poubelle et s’offrirait des tongs, un short et le T shirt le plus coloré qu’il trouverait.

Non, pas dans six heures. Tout de suite ! Ne plus faire un seul pas en traînant ces boulets ! Une main tenant le volant, l’autre attrapant la chaussure gauche, fenêtre droite ouverte, coup d’oeil dans le rétro, tir habile, et d’une ! Second coup d’œil : et de deux ! Volupté  des orteils libres, lui soudain léger, comme si on avait attaché des vraies ailes à sa voiture, comme si d’un trait il allait se trouver transporté sur la plage dans l’air tiède et parfumé d’iode.

Sa vraie vie avait déjà commencé.

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