Probabilités

« La loi des probabilités explique le monde », c’est ce que je disais toujours à ma femme, quand elle avait des revendications : que j’essuie la vaisselle, que je pense à son anniversaire, que je nourrisse le chat… je lui répondais, statistiques à l’appui, qu’étant un homme, j’accomplissais 20% des tâches ménagères, que mes neurones étaient génétiquement peu programmés pour les dates sentimentales mais davantage pour le rationnel et que mes cellules de mâle préhistorique me poussaient à chasser la bête et non à la nourrir.. Il y a un an, elle m’a préparé mes valises et m’a demandé d’aller exercer ailleurs mes talents de statisticien.

Me retrouvant  donc célibataire et sans enfant, comme 36 % de mes contemporains des deux sexes confondus, me voilà donc inscrit à un voyage organisé en Californie, que j’ai payé 30% plus cher, chambre individuelle oblige. Je rêve de retrouver l’ambiance du western qui m’a toujours fasciné, ma vidéothèque comprenant 51 films de ce genre.

Dès l’arrivée à l’aéroport, j’ai été déçu : je prévoyais que la moyenne d’âge des participants serait de l’ordre de 45 ans, qu’il y aurait 40% de femmes ; or, me voilà en compagnie de deux vieilles chouettes et d’une adolescente attardée. Trois hommes du groupe ont fraternisé aussitôt et empilé joyeusement les bagages dans le coffre du car mais je les ai jugés peu dignes d’intérêt : leurs plaisanteries ne me font pas rire et ils ont baillé et levé les yeux au ciel peu discrètement quand j’ai évoqué les probabilités que l’avion se crashe ou que le bus ait un accident. Quant au dernier homme, un certain Henri, il passe son temps à adresser la parole à tout ce qui porte jupon et, au cours du voyage, malgré son usage très approximatif de l’anglais, sa technique d’abord de la gent féminine connaîtra 34% de succès. C’est vrai que le langage non verbal est estimé par les spécialistes à 80% de la communication.  Nous nous sommes donc entassés à dix dans le minibus, moi-même et guide compris. Je n’ai pas trouvé d’interlocuteur, je suis peu doué pour faire les premier pas.

Aujourd’hui, sixième jour du circuit, nous devons visiter la vallée de la mort. Pendant que nous roulons vers le site, le guide en fait une présentation, trop succincte à mon goût. Quand je lui demande des chiffres précis, il bafouille et me tend son livre de géographie. J’entends la vieille Aglaé grogner dans mon dos : « nous fatigue, celui-là, avec ses chiffres » et sa complice l’antique Marie-Louise rétorquer « c’est un prof de maths, normal qu’il soit ennuyeux », ce qui fait bien rire la jeune Maria, assise en face d’elles. Elle ressemble aux lycéennes à qui j’enseigne, et qui trouvent malin de se remaquiller plus ou moins discrètement pendant ma brillante démonstration du théorème de Pythagore. Tout ce qui les intéresse, ces jeunes ignares, c’est que je leur calcule la probabilité de gagner au loto…

Bref, j’étais en train de calculer pour me distraire le coefficient de réfraction des rayons solaires dans le grand canyon quand j’ai entendu des chuchotements dans le bus. Je n’y ai pas pris garde, car depuis le début du voyage, j’ai remarqué que j’étais systématiquement et sans raison valable exclu de tous les phénomènes de groupes.

A notre arrivée, le guide nous distribue des bouteilles d’eau et nous recommande de rester groupés. Il évoque la chaleur de plus de 40° en ce mois de juillet, qui pourrait entraîner la déshydratation en deux heures. Je l’interromps pour signifier que d’après mes calculs, ce serait plutôt en 52 minutes, étant donné un pourcentage d’eau de 60% de la masse corporelle. J’entends « fais ch… » et le groupe s’éloigne de moi, si bien que je me retrouve rapidement isolé, à palper le minerai en me demandant que doit en être le degré d’érosion dans un environnement si sec. Il me reste 42% de place dans la mémoire de mon appareil photo. Au bout de quelques minutes, je constate que la bouteille qu’on m’a remise comporte un trou. J’ai déjà perdu 60% du précieux liquide. Les autres membres du groupe ont disparu. Je force l‘allure, trempé de sueur et conscient que le stress augmente de 20% au moins la sudation, donc le processus de déshydratation. Où sont-ils passés ? Les verres de mes lunettes sont pleins de buée. Il me semble être sorti du parcours. Je vide d’un trait mes réserves d’eau.

Je m’assieds et tâche d respirer lentement et de rester le plus immobile possible. C’est alors que me revient à l’esprit une plaisanterie du guide, lors du dîner de la veille. Il disait en somme : «  de toutes façons, c’est comme pour les sorties scolaires, on a droit à un pourcentage de pertes. »

Mais de combien est-il au juste, ce pourcentage ?

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