Rien qu’un pas

Il a dix-huit ans. Quand il se regarde dans la glace, il voit ce que tout le monde voit : Jésus. Il est très brun et a volontairement laissé pousser ses cheveux et sa barbe. Comme il est aussi très grand, tout le monde le remarque et même s’il fréquente peu les églises, son physique lui attire de nombreux sourires.

Il voudrait qu’on cesse de penser à quelqu’un d’autre quand on le regarde.

Il n’y a qu’un pas jusqu’aux ciseaux dans le tiroir de la salle de bain.

 

Elle a quinze ans. Chaque matin, elle le salue le coeur battant devant le lycée. Il est avec sa bande de garçons. C’est lui le plus beau, le plus vif, on le remarque de loin. Il rit facilement, il est le centre du petit groupe qui tourne autour de lui. Quand elle le voit, elle a l’impression qu’un feu s’allume dans sa poitrine. Il n’en sait rien.

Elle n’est ni laide ni timide. Dans son groupe de filles, c’est la plus souriante, toujours pleine d’entrain et d’idées.

Comme elle voudrait lui offrir autre chose que ce « salut » et ce sourire brièvement esquissé ! Il suffirait de s’approcher et d’engager la conversation.

Il suffirait d’un pas, de prendre le risque d’avancer seule vers lui.

 

Il a quarante ans. Hier au soir, sa femme lui a dit qu’elle le quittait parce qu’elle en aimait un autre. Pour elle, c’était déjà l’aboutissement d’un long processus ; pour lui, c’était comme un tremblement de terre qui ruinait sa vie. Aujourd’hui, il ne ressent plus rien. Le monde pourrait crever que ça le laisserait indifférent.

Il voudrait se foutre en l’air, si seulement il pouvait le faire sur le champ et sans douleur… C’est à peine s’il salue l’hôtesse en franchissant d’un pas le seuil de la cabine de pilotage.

 

Il a quelques mois.

Ses parents lui ont appris que le monde est bruyant, imprévisible et dangereux.

Eux-mêmes le tiennent de leurs ancêtres, tous grandis dans les terriers autour des pistes d’atterrissage.

Le lapin de l’aéroport doute. Et s’il essayait d’aller ailleurs… De l’autre côté de la route parviennent des odeurs de vertes prairies et de liberté.

Il suffit d’un pas, ou plutôt qu’un saut, pour franchir la clôture…

 

Hier, alors qu’il parvenait au summum du plaisir, il a dit : « Je veux vivre avec toi ». Pour elle, c’était inespéré et elle en aurait pleuré de joie, tant le désir de partager sa vie avec lui l’habite depuis des mois.

Ils n’en ont plus parlé depuis.

On dit bien des choses au moment où l’on goûte au paradis de la jouissance.

Le même homme lui a affirmé quelques mois auparavant que sa liberté était précieuse  qu’on ne l’y reprendrait plus à s’engager et qu’il avait quitté sa dernière compagne qui avait émis ce souhait… que croire ?

Si elle lui en parlait…

Il n’y a qu’un pas à faire. Qu’une phrase. Simple. Qui peut nouer ou dénouer.

 

 

Rien qu’un pas pour :

Le professeur devant sa première salle de cours

Le dompteur devant la cage des tigres

La pute à sa première passe

La femme au ventre gonflé qui entre dans la salle d’accouchement

L’adolescent devant son premier lit d’amour

Le vieil homme qui dit adieu à sa maison pour entrer dans l’ambulance

Dire enfin qui on est et ce qu’on souhaite

 

Ils n’en sortiront pas indemnes.

 

Rien qu’un pas jusqu’à l’armoire, la porte, la barrière ; jusqu‘au lit, au tiroir, au levier, au bureau…

Elle avance nue, ses bras dissimulant sa poitrine.

Il marche bravement, seul dans la rue.

Elle s’apprête à traverser.

Ses mains se crispent sur les commandes.

Ses longs cheveux tombent dans le lavabo.

Il s’efforce de dissimuler ses larmes.

Elle sent les mains du père sur son ventre.

Il prend son élan pour franchir la grande route.

Elle inspire bravement et demande qu’on l’écoute

 

Plus léger, il ressort de la salle de bains.

Il s’écroule dans l’allée dans les bras de l’hôtesse.

Il se dit à lui-même : «  ne regarde pas en arrière »

Ils regardent ensemble l’être neuf sans pouvoir en détacher ses yeux.

Ils échangent un regard, il a envie de la toucher.

 

Une voiture le percute sur la nationale 13.

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