Roméo

La peur au ventre, Romeo examinait son reflet dans la vitrine de la boutique paternelle. Il avait peut-être eu la main un peu lourde sur la brillantine, mais il fallait bien cela pour discipliner ses cheveux. Pourvu que Sarah ne croie pas qu’ils étaient gras ! Depuis le comptoir de la boucherie, sa mère essuya ses mains rouges de sang sur son tablier blanc et lui envoya un baiser. Romeo se força à lui sourire puis vérifia une dernière fois dans sa poche : les sous pris en douce dans le tiroir-caisse y étaient bien.

Si son père savait… heureusement, le vieux était parti se ravitailler aux abattoirs et Romeo respirait enfin, loin de ses grosses mains promptes à distribuer les claques.

Aujourd’hui, il allait acheter un bouquet de fleurs, puis l’offrirait à celle qui faisait battre son cœur et l’inviterait au bal.

Sarah avait juste dix-huit ans. Elle était petite et maigre, pauvrement vêtue, avec de grands yeux et des cheveux épais qui, déployés, devaient lui descendre jusqu’aux reins. On la disait rescapée par miracle des camps où presque toute sa famille avait péri. Un couple de vieux cousins de son père l’avait élevée.

Le boucher s’emportait quand il voyait passer la jeune fille accompagnée de ses parents adoptifs. Ils habitaient juste en face du magasin et n’y avaient jamais mis les pieds. Le père criait : « Sales Juifs ! Le Führer aurait dû finir le travail ! ». La mère par son silence consentait. Romeo en avait une grande honte. Il espérait de tout son cœur que Sarah ne croie pas qu’il était comme eux. Un boucher.

La fleuriste tenait boutique un peu plus bas dans la rue. Il choisit un petit bouquet de violettes qu’il cacha dans sa chemise.

Quand il s’examinait le soir dans la glace de sa chambre, Roméo en était malheureux comme les pierres, Tout le rattachait à ses géniteurs, depuis ses bonnes cuisses roses comme des jambons dépassant de ses culottes courtes jusqu’à ses joues rouges et bien remplies, depuis ses petits yeux porcins enfoncés dans leur graisse jusqu’à ses doigts boudinés comme les saucisses de francfort qua sa mère vendait par paires. Bien sûr, aux yeux de cette dernière, il était le plus beau des fils. Elle lui avait choisi ce prénom en brave femme romantique dans l’âme et amoureuse de son fils unique.

Quand elle se croyait seule, Sarah chantait une mélodie en yiddish et le jeune garçon restait immobile à l’écouter depuis sa chambre, le cœur battant, oubliant ses peines.

Mais le jeune homme avait bien compris qu’il n’était pas beau depuis qu’il s’intéressait aux filles.  Il avait le physique de l’Allemand nourri de saucisses et abreuvé de bière, avec de plus la voix ridiculement haut perchée du père. Il se haïssait et aurait tout donné pour changer de corps. Ne plus être le fils du boucher, que son père destinait à reprendre le commerce. A devenir un autre lui-même.

Mais les violettes qu’il venait d’acheter avaient la couleur des grands yeux de Sarah, qu’elle baissait toujours quand il passait près d’elle. Cette pensée l’encouragea.

Alors Romeo laisse là son reflet et fit un premier pas pour traverser la rue vers la porte de Sarah, la peur au ventre.

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