Zug

Je n’ai jamais été très fort en allemand. C’est le moins que l’on puisse dire. Je pensais que cette langue ne me servirait jamais. Je n’aimais pas ses sonorités.  Je répétais à l’envie que c’était la langue des militaires et des dresseurs de fauves. Mais je n’en avais pas refoulé tout le vocabulaire. Alors quand ce type a claqué mon capot, malgré son accent, malgré sa moustache, malgré la pluie et le vent, il y a un mot que j’ai tout de suite compris : « kaput ».

La suite, je l’ai comprise facilement aussi ; en réponse à ma question : « reparieren ? », l’Allemand a souri d’un air navré et m’a annoncé en me montrant trois doigts « drei Tage ». Nous étions vendredi. Je n’avais aucune intention de patienter trois jours dans ce trou perdu. Je n’ai jamais aimé l’Allemagne. Je comptais simplement la traverser pour me rendre en Pologne.

Avec ce pépin pour commencer mes vacances coïncidait une éclaircie, un mal pour un bien. J’ai donc laissé ma voiture au garage et ai demandé, de façon assez rudimentaire – mais le garagiste a été assez poli pour ne pas rire – où était la gare : heureusement, à 3 km de marche seulement en traversant les champs jusqu’au prochain village et j’avais un sac à dos assez léger. Je me suis donc mis en route.

J’ai croisé plusieurs vergers et des champs de blé, l’odeur d’herbe humide montait du sol ; cette promenade me mettait d’humeur poétique et, tout seul au milieu de nulle part,  je n’étais pas loin de me prendre pour Rimbaud, fugueur errant. Puis, je me suis arrêté, fasciné devant des cerisiers aux fleurs pures. Je me suis senti hors du temps et comme seul au monde pendant de longues minutes ; il me semblait avoir passé les frontières de ma mémoire. Je revoyais le jardin immense de mes grands-parents. J’étais écolier alors. Avec mes cousins, nous jouions à nous emmêler dans les branches de leur saule pleureur.

Dans ma contemplation,  j’en avais perdu la notion du temps, quand un vent s’est levé et, éparpillant les pétales et ma sérénité, m’a poussé à reprendre ma route, la gorge serrée de nostalgie.

Mon grand-père, roi des jardiniers. Ma grand-mère, reine des confitures. Dans leur verger, mon parrain courait, la bouche dégoulinante de jus sucré : « Che suis hun ogre ! » et les gamins s’éparpillaient, volée de moineaux, poussant des cris de plaisir.

Guidé par ces images venues de très loin , je suis arrivé à la gare, banale et déserte comme une gare de village endormi. Il fallait patienter une heure avant le prochain train.

« Zug… Zug… Zug… »

Ma vieille douleur au ventre m’a repris soudain, comme une piqûre vaudoue, m’obligeant à m’asseoir sur un banc, plié en deux et à respirer par à-coups, le souffle coupé. J’étais soudain  replié sur moi ,  comme en survie.

« Zug…  Zug… Zug… »

Mon parrain était un ami d’enfance de ma mère. Allemand, blond, le teint très clair, sportif. Célibataire. Joyeux. Un accent à couper au couteau. Un discours français émaillé de mots allemands ; il amusait tous les enfants de la famille en leur apprenant des mots allemands : « Schwein, Dummkopf, Scheisse » et j’étais son préféré « mein Freund Matthias ».  Ma mère disait qu’il n’avait jamais grandi. Souvent, il nous gardait, moi et mon frère, quand mes parents se rendaient à une soirée.

Pour m’endormir, le soir, assis sur mon lit, il chuchotait : « Zug… Zug… Zug… »

C’est alors que la scène a jailli, comme un rideau qu’on déchire. Et moi impuissant devant cette douleur qui me cloue au banc de témoin.

Il m’avait invité, moi seul, à l’accompagner en Allemagne pendant deux jours, sur les lieux de son enfance. J’avais 9 ans. Ce privilège qui rendait jaloux mon frère et  mes cousins. J’avais fièrement enjambé le marchepied tandis que mes parents m’avaient souhaité en riant « Gute Reise ! ».

Les images s’enchaînent à présent avec l’évidence de vagues qui se succèdent, sans que rien ne puisse en arrêter le déferlement. Et moi, j’en suis à la fois spectateur et acteur.

Dans le train de nuit, mon oncle et moi étions seuls dans le compartiment ; nous avions joué aux cartes, il m’avait montré des tours de magie, raconté des histoires  celle de la Lorelei ou de Siegfried ; assis près de moi,  il chuchotait encore : « Zug…  Zug… Zug… » tandis que j’étais allongé sur ma couchette, prêt à m’endormir.

Des années passées à éviter tout ce qui était allemand, à emprisonner ce train au fond de moi sans en parler, jamais. A faire semblant. Mais je le reconnaissais maintenant, le démon que j’avais tenté de fuir.

Et tandis que sa voix chuchotait, hypnotique : « Zug… Zug…  Zug… » et que sa main descendait plus bas, toujours plus bas sur mon dos, j’avais jeté un regard, un dernier, dehors, avant qu’il ne rabatte le store. En un clin d’œil  j’avais aperçu la petite gare perdue et ses voyageurs filer à toute allure dans la nuit.

 

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