La falaise

Une nuit, il souffla un vent mauvais venu de la mer qui transportait les âmes des morts. Ce vent vous glaçait jusqu’au cœur et les habitants de l’île s’étaient réfugiés dans leurs frêles maisons, l’époux contre l’épouse, la sœur contre la sœur, le solitaire contre son chat. Le vent passait entre les interstices des volets, par les conduits des cheminées. Il se faufilait partout, comme un serpent de brume. Il apportait le froid qui figeait les corps et sa plainte vous glaçait l’âme.

C’étaient les lamentations des marins noyés dans les tempêtes. C’était le rire cruel des pirates massacrant à coups de sabre. C’étaient les monstres marins affamés remontant des profondeurs. Et cela dura tout un jour et se poursuivit pendant la nuit.

Depuis longtemps, le feu était mort. A minuit, le vieil Azraël avait bu des litres de thé sans réussir à se réchauffer. Il souleva de ses genoux son chat persan et le posa à terre, se dépatouilla de sa couverture et enfila sa veste de peau. Il ferma sa porte à double tour et, tout recroquevillé, luttant contre la force du vent, il sortit du village. Lui seul savait comment arrêter la tempête et rendre sa quiétude à l’ile. Il avait reconnu la date anniversaire. C’était pour lui, ce déchaînement.

Il progressa jusqu’à la falaise sans être vu de personne.

Le fantôme se tenait là et l’attendait, immobile au milieu de la tempête. C’était la silhouette blanche et diaphane d’une frêle jeune fille, aux cheveux blonds recouvrant sa poitrine.-

– Azraël, il est temps… chuchota-t-elle

– Je le sais, répondit le vieillard.

– Il est temps que tu meures. Je viens te chercher : 50 ans que je t’attends.

– Et moi, 50 ans que je regrette chaque jour ce que je t’ai fait.

– A cause de toi, poursuivit le spectre, j’ai quitté la vie et j’ai été effacée de la mémoire de ma famille. Je voulais vivre et je suis devenue pour tous une folle suicidaire, à cause de toi, à cause de ta jalousie. Tu as préféré me pousser dans le gouffre que me voir partir avec un autre

  – Pardon… chuchota Azraël. Et ses yeux n’avaient plus de larmes depuis toutes ces années. J’aurais dû te rejoindre…

   – Et je t’aimais, Azraël. C’est toi que je voulais. Mais je n’ai pas su m’opposer à ma famille

– Que veux-tu, Sylvia ?

– Que tu viennes avec moi, maintenant.

L’image du corps sanglant de la jeune fille entouré de voiles et jeté sur les rochers était encore bien présente, alors Azraël n’hésita pas. Il avança doucement vers le précipice et y disparut.

Instantanément, le souffle cessa.

Ceux qui seraient sortis aussitôt auraient aperçu deux lueurs s’envoler vers le ciel.

Au petit matin, chacun ouvrit grand ses fenêtres et reprit ses occupations habituelles. Un pêcheur découvrit le corps d’Azraël déchiré par les rochers.

On en parla beaucoup, comme d’un dément, d’un vieil original, d’un suicidaire sénile.

Puis on l’oublia.

1 réflexion au sujet de “La falaise”

  1. Sandrine,
    J’ai beaucoup apprécié ton histoire. Mon envie aurait été qu’elle fût plus longue. Il y a là un excellent pitch d’une nouvelle géniale.
    J’ai vraiment le désir d’en savoir davantage sur Sylvia et Azraël !
    Magnifique écriture !
    Merci…

    J'aime

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