L’oiseau

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(dessin à l’encre et au feutre de Iliess Hameur, https://www.instagram.com/iliesshameur/)

Elle s’appelait Tania. Elle était la plus jeune des filles du roi et elle avait grandi dans le château aux murs épais et aux tours élancées qui dominait la vallée. C’était un  pays de champs de blé, bordé par une mer aux récifs escarpés et par des montagnes dont les sommets se perdaient dans les nuages. Les corbeaux  interdisaient aux habitants de ce royaume d’en sortir. Alors tous y naissaient et y mouraient, comme dans une  prison à ciel ouvert. Le peuple corbeau était gouverné par un roi sanguinaire. Le frère de Tania avait essayé de quitter le pays pour chercher des alliés contre ces cruels oiseaux. On l’avait retrouvé les yeux crevés, le cœur arraché.

Tania avait douze ans. Elle était à l’âge où le corps parfois frissonne, où l’on se retrouve à songer, à être mélancolique, à se sentir différent ;  l’âge où la fille comme la chenille a besoin de silence et de solitude. Tania fuyait la cour souvent bruyante lors de longues promenades dans la forêt avec elle-même.

« A quoi penses-tu, ma fille, dans tes promenades ? lui demandait sa mère

– Ma mère, je voudrais être un oiseau, un oiseau fort et courageux, pour libérer mon pays des mauvais corbeaux.

– Ma fille, tu feras comme tes sœurs, tu te marieras et tu resteras ici. »

Un jour, alors qu’elle était assise sur une souche, un corbeau gigantesque se posa juste devant d’elle.  Il était monstrueux, avec son bec pointu et ses griffes acérées. Il portait sur sa tête une couronne dorée. L’oiseau lui dit : « Puisque tu désires tant être un oiseau, dans trois ans, tu te transformeras et tu deviendras ma femme ». Puis il s’envola.

« Quel horrible cauchemar ! dit Tania le soir-même à ses parents, j’ai dû m’endormir et rêver cet après-midi dans la forêt. Le roi des corbeaux m’annonçait qu’il m’épouserait dans trois ans. » Son père resta sans voix,  Sa mère blémit puis lui dit :

– Hélas, ma fille, tu as attiré le malheur sur toi !

– Mais je ne veux pas devenir la femme de ce roi sanguinaire. C’est impossible !

– Il t’a choisie, alors tu devras devenir un oiseau et tu être son épouse.

Tania sentit monter en elle une immense colère.

-Je veux bien devenir un oiseau, mais je refuse de m’unir à ce monstre !

– Ma fille, lui dit doucement sa mère, pense à ton frère qui est mort. Il vaut mieux parfois se résigner à son sort.

Tania retourna dans la forêt. Là, elle laissa libre court à sa colère, donna des coups de pieds dans les buissons, lança des pierres et pleura longtemps. «  Je veux bien être un oiseau, se répétait-elle, mais pas épouser ce roi. Je le hais. »

Les jours suivants, elle comprit aux regards apitoyés de ses sœurs et de ses servantes que toute la cour connaissait son destin.  Se voir un objet de pitié augmentait encore sa colère. Seuls les chevaliers de son père, qui s’entrainaient au combat dans la cour de château, lui portaient le même regard que d’habitude. Le spectacle de leurs passes d’armes détournait son esprit de son amer chagrin.

– Dites-moi, courageux chevaliers, leur demanda-t-elle un jour, comment fait-on pour vaincre son ennemi ?

– Princesse, on rentre dans sa peau et on apprend à connaître ses armes, puis on s’entraîne pour les maitriser mieux que lui.

Cette pensée fit son chemin dans son esprit et elle marcha droit devant elle, jusqu’à une prairie. Là, elle  s’endormit et en rêve, un refrain lui vint: « oiseau de la terre, oiseau du vent, donne-moi une de tes plumes, donne-moi ta force. »

– D’accord, lui répondit une petite voix.

Etonnée, elle vit à ses pieds une toute petite caille.

– D’accord, mais pendant un an tu devras me nourrir, ainsi que ma famille.

Tania se dit que cette tâche serait facile. Mais la petite caille était en lien de parenté avec une centaine d’autres et ce petit monde sans cesse s’agitait et se multipliait. Au lieu de finir vite ce travail, comme elle se l’imaginait, la jeune fille passa des jours entiers à récolter et à battre le blé jusqu’à la nuit tombée. C’était difficile pour une princesse, élevée dans la douceur et le luxe. Après le premier jour de travail, elle n’avait pas dormi, tant ses bras l’avaient fait souffrir. Quand elle rentrait dormir au palais, décoiffée, avec sa robe déchirée, ses sœurs se moquaient d’elle. Pourtant, elle poursuivit fidèlement sa tâche.  Au bout d’un an,  printemps été automne hiver, ses bras étaient plus solides et la promesse fut accomplie.  Comme promis, la caille lui offrit une plume. De ce jour, pour ne pas la perdre, elle la porta à tout moment dans son corsage.

Tania reprit alors ses promenades dans la forêt, réfléchissant au moyen d’échapper au mariage avec le corbeau. Un jour, elle s’arrêta devant un étang.  Un cygne immaculé nagea vers elle.  Elle se dit qu’il pourrait peut-être l’aider…

– Oiseau de l’eau, oiseau du vent, donne-moi une de tes plumes, donne-moi ta force.

– D’accord, mais en échange, tu trouveras la perle que j’ai laissé échapper dans l’eau.

L’étang était profond et la princesse ne savait pas nager. Elle alla trouver le même chevalier qui l’avait conseillée et il lui apprit les mouvements nécessaires pour avancer dans l’eau, plonger et remonter à la surface. Les premiers jours, elle crut qu’elle allait s’enfoncer dans la vase et se noyer, mais peu à peu, elle prit plaisir à plonger dans l’eau fraiche en chemise. Un an se passa ainsi, printemps été automne hiver, et chaque jour, Tania chercha la perle en vain. Pour se consoler, elle passait souvent la journée entière au bord de l’étang ; en effet, elle s’était mise à aimer ce lieu car il lui apportait une sérénité qu’elle n’avait jamais goûtée auparavant. Quand elle rentrait de ses baignades, hirsute et trempée, dans les appartements des femmes, c’était avec dégoût qu’on la regardait. Alors, souvent, elle allait dans les cuisines s’asseoir à la table des chevaliers. Là, on la considérait en silence et  avec respect. Un jour, elle entendit sa mère confier à une suivante : « Maintenant, j’espère que le roi des oiseaux viendra la prendre, car telle qu’elle est devenue, jamais elle ne trouvera de mari. »

Tania n’était peut-être pas toujours présentable, mais elle avait gagné de jour en jour force et résistance.

Au coeur de l’hiver, toujours à la recherche de la perle, la princesse cassa la couche épaisse de glace de l’étang et ôta ses bas pour entrer dans l’eau. Le froid remontait le haut de ses jambes, elle se sentait suffoquer, quand soudain, sous ses pieds, elle senti une chose minuscule, dure et ronde. C’était la perle, enfin ! Elle courut la rendre au cygne et reçut, comme promis,  une belle plume blanche qui alla rejoindre la première contre sa poitrine. De sentir les deux plumes là, tout contre elle, la rassurait, mais elle sentait qu’elle n’était pas encore assez puissante.

– Quel est l’oiseau le plus puissant ? demanda-t-elle au chevalier qui l’avait déjà aidée

– Assurément, c’est le phénix. Il siège dans la plus haute montagne, seul et immortel.

Et, entendant qu’elle voulait s’y rendre, le chevalier remit à Tania une peau d’ours pour la protéger du froid des hautes cimes.

Dès le lendemain, Tania grimpa dans la montagne. Elle quitta les verts pâturages de son enfance, prit des sentiers poudrés de plus en plus escarpés, avant d’affronter les rochers, le vent et les neiges.  La peau d’ours lui évita plus d’une fois de mourir de froid. Après bien des jours de marche, elle arriva sur le plus haut sommet. Là se trouvait le nid du phénix, sur lequel il trônait majestueusement. Son corps flamboyant comme le feu se détachait sur le blanc des neiges éternelles. Tania, impressionnée, refit sa demande :

– Oiseau du feu, oiseau du vent ; donne-moi une de tes plumes, donne-moi ta force.

– Parfait, dit le phénix, mais d’abord, pendant un an, tu devras veiller sur mon feu. Ma vie dépend de lui, il ne doit jamais s’éteindre.

Alors, pendant un an, la jeune fille resta dans la grotte de la montagne, pour veiller sur le feu du phénix, sans retourner au château. Vêtue d’une simple robe de lin, réchauffée la nuit par la peau d’ours, elle but chaque matin l’eau du ruisseau. Pour survivre, elle dut manger des herbes sauvages et des insectes. Au début, elle pleura souvent et se brûla régulièrement au feu, mais au bout d’un an, printemps été automne hiver, elle ne craignait plus rien, pas même la solitude. Quand le vent avait chassé les nuages et que le ciel devenait d’un bleu pur, à être si près de lui, elle aurait presque pu se prendre pour un oiseau. Au bout d’un an, le phénix se jeta dans le feu pour renaitre. Puis il lui accorda la plume qu’elle lui avait demandée.  Du jour elle la porta contre elle, plus jamais elle n’eut froid, et elle peut abandonner sa peau d’ours.

Trois ans s’étaient écoulés depuis sa rencontre avec le roi corbeau quand elle reprit le chemin de la vallée, portant sur sa poitrine les trois précieuses plumes qu’elle avait gagnées. Elle passa la nuit dans le creux d’un arbre, entourée de branches. Quand elle ouvrit les yeux, elle vit le corbeau.

– C’est aujourd’hui le jour de notre mariage, dit-il. Il aura lieu sur la falaise, devant la mer.

– Je suis prête, répondit-elle.

Tania se mit en marche, seule, vers son destin. Contre toute attente, elle n’avait pas peur car elle se sentait comme protégée par les plumes qu’elle portait sur son coeur. Le hideux corbeau l’attendait sur la falaise et derrière lui, son armée noire faisait cercle. Toute la famille de Tania avait été conviée. La cour faisait face aux monstrueux oiseaux. Les parents, frères et sœurs de Tania osaient à peine lever la tête vers eux. Satisfait, le roi des corbeaux toisa son assistance, puis il se tourna vers Tania et lui dit d’une voix brusque et puissante :

– Viens à moi, ma femme.

Mais, contre toute attente, Tania n’obéit pas et lui lança: «  Oiseau de l’air, regarde ! », et plongeant la main dans son corsage, elle voulut en arracher les trois plumes,  mais elles faisaient partie d’elle à présent et sous ses doigts, à chaque seconde, il en poussait des centaines d’autres, qui se gonflaient, déchirant sa robe. C’était l’appel de la liberté qui se diffusait en elle. Sous les yeux médusés de l’assemblée, elle était devenue tout en muscles, en plumes, à la fois solide et légère, comme elle ne l’avait jamais été.

Alors, lançant un cri sauvage, Tania se jeta sur son ennemi, s’accrochant à lui, et ensemble, ils plongèrent dans le gouffre et disparurent, engloutis par la mer. Ils luttèrent et, à coups de bec, elle réussit à précipiter son ennemi dans la mer, où il disparut pour toujours.

Tania alors s’arracha des flots et, d’un seul coup d’aile, remonta sous les yeux émerveillés des chevaliers. Un grand silence se fit.

Se sentant mue d’une énergie qui dépassait les limites de son corps, elle prit appui sur l’air et, mue d’un instinct jusqu’alors inconnu, elle remonta bien au-dessus de la falaise. Les corbeaux avaient disparu.

Mais très vite, elle eut envie de repartir encore  plus haut et plus loin. C’était enivrant de voler et elle se sentait puissante et belle, dans  son corps tout neuf d’oiseau. Elle traça encore quelques cercles dans l’air, au-dessus de l’assemblée, avant de disparaître très haut dans l’ivresse du vol.

Elle était devenue un oiseau magnifique. Elle savait qu’elle reviendrait et qu’elle serait désormais la reine des oiseaux.

 

 

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