un cadavre dans le coffre

(texte écrit à l’occasion du festival sans nom de Mulhouse)

Tout va bien… J’ai un cadavre dans le coffre.

J’ai ressenti le besoin de m’arrêter là, sur la zone de repos, d’ouvrir mon coffre et de le regarder pour m’en convaincre absolument : je l’ai fait.

Vous savez, je me sens bien. Comme si je me tenais seule sur une falaise, avec mon horizon dégagé, lavée de l’intérieur. Les voitures vont et viennent à toute vitesse sur l’autoroute A36, les feuilles d’automne volent et je le regarde.

J’ai toujours pensé que dans ces circonstances, on devait avoir la gorge dans un étau, les mains qui tremblent, les genoux qui se dérobent, les tripes en feu.

 Je n’ai jamais été aussi forte.

Dans les films, vous paniquez quand vous avez tué, sauf si vous avez de l’expérience ! Tout ce que je sais, je n’ai appris dans les séries. C’est la première fois que je fais ça, et sans doute la dernière, et tout va bien.

Je le regarde ; il a l’air si inoffensif, presque touchant. Regardez-le: un grand enfant, son corps en position fœtale, replié, prend moins de place maintenant. Sa chemise de marque dont il était si fier est froissée. Ses chaussures en cuir d’Italie sont éraflées. Son regard de python qui me paralysait, ses gestes secs, sa bouche mince et crispée : définitivement hors d’état de nuire ! Je n’aurais jamais cru que son grand corps tiendrait dans le coffre de ma petite Peugeot ; il a fallu c’est vrai claquer un grand coup en lui brisant les os de la main…  cette main dont le doigt accusateur se pointait si souvent vers moi.

Il pue, derrière son parfum de maque.

D’autres voitures arrivent sur la zone de repos. Il est temps de reprendre la route.

Je me rassieds au volant, me redresse, je règle le rétroviseur et je m’aperçois à quel point j’étais affalée jusque là, courbée, pliée, soumise. Pendant que j’y suis, je me débarrasse de ma veste et je desserre mon écharpe.

Mon esprit se multiplie et organise tout : il est 20 heures ; un œil sur le compteur de vitesse – ce serait stupide de se faire arrêter maintenant- visualiser mon itinéraire jusqu’à la carrière abandonnée pour y arriver, la nuit tombante.  Le balancer dans ce gouffre profond où il pourrira tranquillement. Les thermes allemandes sont ouvertes jusqu’à 22 heures, aller m’y laver jusque sous les ongles; balancer tout ce qui a pu le toucher : mes vêtements, la couverture qui protège mon coffre, le cellophane qui le tapisse – merci série Dexter ! Ensuite, deux semaines de vacances pour retourner dans le personnage de la discrète employée, celle qui file droit, inaperçue.

Je l’ai fait. Personne ne saura jamais. Mais quel dommage de devoir garder le silence ! S’ils savaient… Lui-même a réalisé à peine ce qui lui arrivait, quand je l’ai appelé sur le parking, soi-disant pour lui demander ce qui n’allait pas chez moi, ce que je pourrais améliorer pour trouver grâce à ses yeux. Le couteau dans le cœur (ma fille, étudiante en médecine, m’a expliqué en toute innocence comment elle disséquait les corps et l’endroit exact où planter l’arme).

Vous l’auriez vu arpenter les couloirs, je vous assure que vous auriez compris !  A pas pressés, les pieds coincés dans ses chaussures pointues en cuir de crocodile, chemises et cheveux sans pli ni vie, raide comme une autoroute vers l’enfer, il était à l’affût de la moindre erreur. Il me serrait la main en me tournant le dos. Chaque jour je sentais davantage son mépris. Il n’était jamais à court d’une parole blessante, en public bien sûr. Pourquoi moi ?  Oh, j’avais bien compris qu’il me jugeait à l’aune de mes baskets, mes cheveux ébouriffés, mes jeans… je n’avais ni le style apprêté, ni la coquetterie, ni l’art de manier la flatterie hypocrite pour le conquérir ; il devait sentir aussi la colère et l’impuissance bouillir, dans mes veines.

A force de la garder en soi, la rage un jour explose comme une grenade qu’on dégoupille. On cristallise l’amour prétend Stendhal. On peut fort bien cristalliser la haine aussi.

Méfiez-vous des timides, des discrets, des transparents, de ceux qui de l’extérieur semblent occuper peu de place. Peut-être qu’ils se préparent.

 « Vous devez être irréprochable dans votre travail» disait-il. Lui se croyait parfait, vous comprenez.

On parle beaucoup de harcèlement au travail, ça reste une théorie. Vous ne savez pas ce que ça fait chaque jour d’entrer dans sa boîte avec la boule au ventre, de vous demander « sur quoi va-t-il me reprendre aujourd’hui ? Que va-t-il trouver pour me faire honte ? » De faire du mieux de votre volonté et de vous trouver piégé. Impuissant devant le personnage de pauvre incapable dépassée par les événements, de faible femme stupide qu’il veut vous faire jouer. De voir les regards des autres fuyants, de les entendre penser « tant qu’il la harcèle, il me laisse tranquille ». Vous ne savez pas parce que vous préférez ne pas savoir, vous dire que ce sont les autres, les faibles, qui subissent. Pourtant, vous aimez votre travail, il y a quelques semaines encore, vous le faisiez bien, oh sans être expert, vous saviez pouvoir compter sur vous-même. Vous maitrisiez la situation. Maintenant, votre stress permanent vous fait commettre des bourdes depuis qu’un petit chef se donne pour mission d’avoir votre peau.

Et puis un jour arrive la goutte d’eau et vous savez que c’est lui ou vous. Très clairement.

C’est un jour où tout le monde est présent : patron, collègues, client,  employés de ménage. Il vous assène cette phrase définitive : «  Madame, vous êtes une faible »

Vous sortez, hoquetant sous les sanglots, rouge, défaite. Vous l’entendez rire et le chœur de vos collègues l’accompagne. Vous êtes seule. Vous savez qu’il faut que ça cesse. Que c’est lui ou vous.  Il dégage ou vous allez en crever. Vous le savez tandis que vous craquez, à l’abri de ce cagibi où vous vous êtes réfugié pour planquer votre humiliation, hurlant, tremblant, les ongles en lambeaux, les doigts en sang.

Il faut flinguer toute once de perfection dans ce monde. Si chacun flinguait un donneur de leçon, une miss perfection, un inspecteur de n’importe quoi, comme le monde se porterait mieux ! On se retrouverait entre gens de bonne volonté, modestes, qui font de leur mieux au jour le jour pour trouver leur place et avancer…

Il y a encore de quoi faire dans ce monde.

Mais finissons d’abord ce travail.

Publicités

2 réflexions au sujet de “un cadavre dans le coffre”

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s